L’Ideal Customer Profile : principes, construction, limites
Au sommaire, 10 sections
- Accueil de rentrée : qui vous accompagne
- Le problème par lequel on commence
- 1. Le coût réel du mauvais client
- 2. ICP, persona, segment : trois objets qu’on confond
- 3. Construire un ICP à partir de données réelles
- 4. L’exigence d’inclusion
- 5. Les limites de la méthode
- Synthèse
- Travail à préparer pour la séance suivante
- Notes
Accueil de rentrée : qui vous accompagne
Fabrice Ducarme est entrepreneur du web, expert WordPress et intelligence artificielle, fondateur de WPFormation et formateur au Pôle Sup. Depuis 2012, il développe une activité fondée sur la formation, l’audit, la maintenance, le webmarketing et la production de contenus.
Son expérience, son expertise, son autorité et la confiance qui lui est accordée reposent sur des preuves publiques : plus de 1 500 apprenants formés, cinq conférences WordPress, plusieurs extensions publiées, WPS Hide Login utilisé sur plus de 2 millions de sites, certification Qualiopi et référencement Activateur France Num. Parcours public : https://wpformation.com/fabrice-ducarme/
Le lien avec le module est direct : segmenter, positionner une offre, acquérir des clients, écouter un besoin, arbitrer des outils et défendre une recommandation sont des gestes réellement pratiqués dans une activité professionnelle.
À votre tour
En une minute : votre prénom, votre entreprise et votre mission actuelle ; une pratique commerciale que vous maîtrisez déjà ; une compétence concrète que vous attendez du formateur.
Les 46 heures assurées avec votre groupe
| Module | Volume | Validation |
|---|---|---|
| Identifier et segmenter le public cible, C1.3 | 24 h | section du dossier de stratégie commerciale et soutenance |
| Détecter les besoins et construire l’offre, C2.6 | 22 h | entretien de découverte et proposition commerciale |
Il n’existe aucun contrôle de connaissances séparé. Chaque production du cours doit pouvoir entrer dans un dossier professionnel ou tenir devant un jury.
L’énoncé officiel de la compétence
C1.3 : définir le public cible inclusif en utilisant les techniques de l’Ideal Customer Profile (ICP) pour garantir que la future offre commerciale trouvera sa place sur le marché en obtenant un fort potentiel de rentabilité.
Trois exigences y sont enchâssées, et elles structurent ce module : le public cible doit être inclusif, la technique mobilisée est l’ICP, et la finalité est la rentabilité. Aucune des trois n’est décorative. Un travail de segmentation brillant mais indifférent à la rentabilité ne répond pas à la compétence. Un ciblage rentable mais discriminant non plus.
Ce que cette séance vous permettra de faire
À l’issue de ces 4 heures, vous serez capable de :
- distinguer un ICP, un persona et un segment de marché, et dire lequel répond à quelle question ;
- construire un ICP à partir de données réelles d’entreprise, et non d’intuitions ;
- calculer ce qui fait qu’un client est rentable au-delà de son chiffre d’affaires apparent ;
- identifier les biais discriminants d’un profil client et les corriger ;
- critiquer la méthode elle-même, ses limites documentées et les cas où elle ne s’applique pas.
Le dernier point n’est pas un supplément. À bac+5, la maîtrise d’un outil suppose de savoir quand il échoue.
Le problème par lequel on commence
Vous êtes directeur commercial d’une PME industrielle. Votre équipe compte quatre commerciaux, chacun coûte environ 70 000 euros par an chargé, et chacun peut suivre une trentaine de comptes sérieusement. Vous avez donc, au mieux, cent vingt relations commerciales réelles à investir dans l’année.
Votre base compte deux mille entreprises.
La question n’est pas « comment toucher les deux mille ». Elle est : lesquelles des deux mille méritent que vous y consacriez une ressource que vous n’avez qu’en quantité limitée ?
C’est la seule question à laquelle répond l’ICP. Tout le reste, les fiches colorées, les prénoms inventés, les photos de banque d’images, n’est que mise en forme. Beaucoup d’entreprises produisent la mise en forme sans jamais répondre à la question.
1. Le coût réel du mauvais client
1.1 Ce qu’un client non conforme coûte
En analyse commerciale débutante, un client est jugé sur son chiffre d’affaires. C’est une mesure trompeuse, parce qu’elle ignore trois coûts qui, cumulés, retournent souvent le résultat.
Le coût d’acquisition. Un prospect hors cible demande plus de rendez-vous, plus de devis modifiés, plus de temps de direction. Il n’est pas rare qu’un contrat mal ciblé coûte deux à trois fois le temps commercial d’un contrat conforme, pour un montant identique.
Le coût de service. Un client dont le besoin s’écarte de votre offre standard consomme du sur-mesure : adaptations techniques, formation supplémentaire, support renforcé, litiges. Ce coût est rarement imputé au client dans les systèmes de gestion, ce qui le rend invisible.
Le coût d’opportunité. C’est le plus lourd et le seul qui n’apparaîtra jamais dans une comptabilité. Le temps consacré à un client non conforme est un temps qui n’a pas été consacré à un client conforme.
1.2 La conséquence stratégique
Une entreprise qui accepte tous les clients accessibles finit par construire une offre moyenne pour une clientèle hétérogène. Elle devient difficile à décrire, difficile à recommander, et elle se retrouve en concurrence frontale avec des acteurs plus spécialisés sur chaque segment.
C’est pour cela que la définition du public cible est une décision de direction générale, pas un exercice de service marketing. Elle engage l’allocation des ressources et, à terme, la nature de l’offre.
1.3 Ce que dit la littérature, et ce qu’elle ne dit pas
La concentration des ressources commerciales sur les comptes les mieux qualifiés est une pratique installée en vente B2B, particulièrement depuis la diffusion des approches de type account-based marketing. Vous trouverez en ligne quantité de chiffres spectaculaires sur les gains de taux de transformation apportés par un ICP bien défini. Ces chiffres proviennent presque tous d’éditeurs de logiciels ou d’agences qui vendent la méthode, sans protocole publié ni échantillon vérifiable.
Ne les citez pas dans votre dossier. Un jury de professionnels reconnaîtra immédiatement un chiffre d’agence, et une source faible affaiblit tout l’argument qu’elle est censée soutenir. Préférez une démonstration construite sur les données réelles de votre entreprise d’accueil : elle sera moins impressionnante et infiniment plus solide.
Atelier 1, le coût du mauvais client
Individuellement, sur votre entreprise d’accueil, 15 minutes.
- Identifiez un client réel dont vous pensez qu’il coûte plus qu’il ne rapporte. Ne citez pas son nom, désignez-le par une lettre.
- Listez tout ce qu’il consomme au-delà de la prestation vendue : temps commercial, adaptations, support, retards de paiement, litiges.
- Estimez ce que ce temps représente en journées sur une année. Une estimation grossière suffit, dites qu’elle est grossière.
- Quelle règle de qualification aurait permis de le détecter avant la signature ?
Restitution : trois interventions, 5 minutes.
La question 4 est le cœur de l’exercice. Une règle de qualification énonçable avant la vente est déjà un embryon d’ICP.
2. ICP, persona, segment : trois objets qu’on confond
Ces trois notions sont utilisées comme synonymes dans le langage courant des entreprises. Elles répondent à trois questions différentes, et les confondre produit des documents qui n’aident personne.
2.1 Le segment de marché
Un segment est un découpage du marché selon des critères partagés. Il décrit une portion de la demande, indépendamment de votre entreprise. « Les PME agroalimentaires de 50 à 250 salariés en France » est un segment. Il existe que vous existiez ou non.
Le segment répond à : quel morceau du marché ?
2.2 L’Ideal Customer Profile
L’ICP décrit le type d’organisation qui tire le plus de valeur de votre offre et dont vous tirez le plus de valeur en retour. Il se situe au niveau du compte, pas de la personne. Il s’appuie sur des critères firmographiques (taille, secteur, chiffre d’affaires, implantation), technographiques (équipements et systèmes en place) et comportementaux (maturité, fréquence d’achat, mode de décision).
À la différence du segment, l’ICP est relatif à vous. Deux concurrents opérant sur le même segment peuvent avoir des ICP différents, et c’est même le signe d’un positionnement clair.
L’ICP répond à : quelles entreprises devons-nous cibler ?
2.3 Le persona
Le persona décrit une personne à l’intérieur du compte : son rôle, ses objectifs, ses contraintes, ses critères de décision, ses objections, les sources d’information auxquelles elle se fie. Dans une vente B2B où interviennent un utilisateur, un prescripteur technique, un acheteur et un dirigeant, il y a plusieurs personas pour un seul ICP.
Le persona répond à : à qui parlons-nous, et comment ?
2.4 L’ordre compte
L’ICP précède le persona. Construire des personas soignés pour des comptes qui n’achèteront jamais est un travail perdu. On qualifie d’abord les entreprises, on affine ensuite les interlocuteurs.
| Niveau | Question | Existe sans vous | |
|---|---|---|---|
| Segment | Marché | Quel morceau du marché ? | Oui |
| ICP | Compte, l’organisation | Quelles entreprises cibler ? | Non |
| Persona | Individu | À qui parler, et comment ? | Non |
2.5 En B2C, la distinction se déplace
En vente aux particuliers, il n’y a pas de compte au sens d’organisation. L’équivalent de l’ICP devient le profil de foyer ou de client idéal : capacité d’achat, situation de vie, fréquence, canal préféré, sensibilité au prix. Le persona reste ce qu’il est : une personne, ses motivations et ses freins.
L’erreur fréquente en B2C consiste à sauter directement au persona sans avoir défini le profil rentable. On obtient alors un portrait sympathique dont personne ne sait s’il correspond à des clients qui rapportent.
Atelier 2, trier cinq affirmations
En binôme, 12 minutes.
Classez chacune de ces cinq affirmations en segment, ICP ou persona, et justifiez en une ligne :
- « Les entreprises de transport frigorifique de plus de 100 véhicules. »
- « Marc, 47 ans, responsable maintenance, veut réduire ses arrêts de production et se méfie des solutions qui imposent de changer tout le parc. »
- « Nos meilleurs clients sont des industriels agroalimentaires de 50 à 250 salariés, déjà équipés d’un système de gestion de production, dont le directeur technique a un budget d’investissement propre. »
- « Le marché français de la maintenance industrielle. »
- « La personne qui signe chez nous est presque toujours le directeur des opérations, jamais l’acheteur. »
Restitution 8 minutes.
Points d’attention : l’affirmation 3 est un ICP parce qu’elle décrit une organisation avec des critères de qualification, et non un marché. L’affirmation 5 relève du persona mais renseigne aussi l’ICP, puisqu’un compte où le directeur des opérations n’a pas de pouvoir de décision est un compte moins qualifié. Cette porosité est normale et doit être discutée.
Pause, 15 minutes.
3. Construire un ICP à partir de données réelles
3.1 La règle de méthode
Un ICP se construit par l’analyse rétrospective de vos clients existants, pas par projection de ce que vous aimeriez vendre. C’est la différence entre une méthode et une envie.
La démarche en cinq temps :
Un. Prenez vos clients des vingt-quatre à trente-six derniers mois. Une période plus courte capte des accidents, une période plus longue capte un marché qui n’existe plus.
Deux. Classez-les sur deux axes : ce qu’ils rapportent réellement, marge et non chiffre d’affaires, et ce qu’ils coûtent à servir.
Trois. Isolez le quart supérieur. Ce sont vos clients de référence.
Quatre. Cherchez ce qu’ils ont en commun que les autres n’ont pas. C’est l’étape décisive, et la plus souvent bâclée. Un critère qui se retrouve aussi chez vos mauvais clients ne discrimine rien.
Cinq. Formulez ces points communs en critères observables avant la vente. Un critère qui ne peut être vérifié qu’après la signature est inutilisable.
3.2 Les familles de critères
Firmographiques : secteur, effectif, chiffre d’affaires, structure juridique, implantation, ancienneté, appartenance à un groupe.
Technographiques : équipements, systèmes d’information, niveau d’automatisation, compatibilité technique avec votre offre.
Comportementaux et organisationnels : mode de décision, existence d’un budget dédié, cycle d’achat, maturité sur le sujet, canal d’entrée en relation.
De contexte : événements déclencheurs. Une levée de fonds, un déménagement, une nouvelle réglementation, un changement de direction. Ces signaux sont souvent les plus prédictifs et les plus négligés.
3.3 Un exemple travaillé
Valmertis, entreprise fictive, conçoit et installe des systèmes de convoyage pour l’agroalimentaire. Soixante salariés, quatorze millions d’euros de chiffre d’affaires, implantée en Occitanie.
Analyse des trente-six derniers mois. Les clients du quart supérieur en marge nette partagent quatre caractéristiques que les autres n’ont pas :
| Critère | Formulation opérationnelle | Vérifiable avant vente |
|---|---|---|
| Taille | 50 à 250 salariés sur un site unique | Oui, données publiques |
| Équipement | Ligne de production déjà automatisée en partie | Oui, à la visite |
| Décision | Un responsable technique disposant d’un budget d’investissement propre | Oui, par la question posée en rendez-vous |
| Déclencheur | Projet d’extension ou mise en conformité sanitaire en cours | Oui, par veille et par question |
Ce qui a été écarté en cours d’analyse est aussi instructif que ce qui a été retenu. Le critère « entreprise familiale » revenait chez les bons clients, mais tout autant chez les mauvais : il ne discrimine pas. Le critère « chiffre d’affaires supérieur à 10 millions » a été abandonné parce qu’il recoupait la taille sans rien ajouter.
Notez le contre-exemple utile : les groupes de plus de 250 salariés génèrent chez Valmertis un chiffre d’affaires supérieur, mais avec des cycles de décision de dix-huit mois, des exigences contractuelles lourdes et des marges inférieures de moitié. Ce sont de gros clients, ce ne sont pas de bons clients. Confondre les deux est l’erreur la plus fréquente de l’exercice.
3.4 Ce qu’il faut interroger dans votre entreprise
Vous n’avez pas toujours accès aux marges. Trois questions permettent d’approcher le résultat sans données comptables complètes :
- Quels clients reviennent sans qu’on aille les chercher ?
- Quels clients l’équipe technique préfère-t-elle servir, et pourquoi ?
- Quels clients ont été perdus, et qu’avaient-ils en commun ?
La troisième question est la plus productive et personne ne la pose jamais.
Atelier 3, premier ICP
Individuellement, sur votre entreprise d’accueil, 18 minutes. Utilisez la trame ICP.
- Citez trois clients que vous jugez excellents. Désignez-les par une lettre.
- Trouvez trois caractéristiques communes aux trois.
- Pour chacune, vérifiez qu’elle ne se retrouve pas chez un client médiocre que vous connaissez. Si elle s’y retrouve, écartez-la.
- Reformulez les critères survivants en questions vérifiables avant la vente.
- Notez ce que vous ne savez pas et qu’il faudrait demander à votre tuteur.
Restitution : deux interventions, 7 minutes.
Le point 5 est explicitement demandé : à ce stade, la lucidité sur vos manques vaut mieux qu’un ICP inventé. Ce que vous ne savez pas devient votre liste de questions pour l’entreprise, et ce travail alimentera directement la section segmentation de votre dossier.
4. L’exigence d’inclusion
L’énoncé de C1.3 dit « public cible inclusif ». Ce n’est pas une formule de style : c’est une contrainte qui figure dans l’intitulé même de la compétence que le jury évalue.
4.1 Ce que dit le droit
L’article 225-1 du Code pénal, dans sa rédaction en vigueur depuis le 1er septembre 2022, définit la discrimination comme toute distinction opérée entre les personnes physiques sur le fondement, notamment, de leur origine, de leur sexe, de leur situation de famille, de leur grossesse, de leur apparence physique, de la particulière vulnérabilité résultant de leur situation économique, de leur patronyme, de leur lieu de résidence, de leur état de santé, de leur perte d’autonomie, de leur handicap, de leurs caractéristiques génétiques, de leurs mœurs, de leur orientation sexuelle, de leur identité de genre, de leur âge, de leurs opinions politiques, de leurs activités syndicales, de leur qualité de lanceur d’alerte, de leur capacité à s’exprimer dans une langue autre que le français, ou de leur appartenance ou non-appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie, une nation, une prétendue race ou une religion déterminée1.
Un ciblage commercial n’est pas en soi une discrimination au sens pénal : segmenter un marché est une activité licite. Mais un profil client qui exclut de fait sur l’un de ces fondements, sans justification objective liée à l’offre, vous expose. Refuser de servir une zone géographique parce qu’on la juge « pas notre clientèle » est un cas d’école, et le lieu de résidence figure explicitement dans la liste.
4.2 Ce que le référentiel attend en plus du droit
L’inclusion attendue va au-delà de l’absence d’infraction. Trois exigences pratiques :
Ne pas confondre le client type et le client moyen imaginaire. Un persona qui décrit systématiquement un homme de 45 ans, cadre, valide, urbain, à l’aise avec le numérique, produit une offre calibrée pour cette personne. Les autres deviennent des cas particuliers mal servis.
Prendre en compte les situations de handicap. Elles concernent une part significative de la population active et sont presque toujours absentes des personas d’entreprise. Un interlocuteur malentendant ne prendra pas votre rendez-vous téléphonique. Un acheteur malvoyant ne lira pas votre plaquette en corps 8 sur fond gris. Ce sont des pertes commerciales, avant d’être des questions éthiques.
Vérifier que les critères ne sont pas des substituts. Un critère apparemment neutre peut reproduire une exclusion. Cibler sur le code postal peut revenir à trier sur l’origine sociale ou l’origine tout court. Le critère est licite en apparence, l’effet ne l’est pas.
4.3 Comment le traiter dans votre dossier
Ne consacrez pas un paragraphe isolé à l’inclusion en fin de partie : le jury verra la case cochée. Intégrez-la dans la construction. Concrètement, pour chaque critère de votre ICP, posez-vous deux questions : ce critère est-il justifié par une caractéristique réelle de mon offre, et exclut-il des personnes sur un fondement sans rapport avec cette caractéristique ?
Un critère « entreprise disposant d’un budget d’investissement supérieur à 100 000 euros » est justifié par le prix de la solution. Un critère « dirigeant de moins de 50 ans, à l’aise avec les outils numériques » ne l’est pas : il trie sur l’âge, ce qui figure à l’article 225-1, et il se corrige en interrogeant le besoin réel, qui est la capacité de l’entreprise à exploiter la solution, pas l’âge de son dirigeant.
Atelier 4, débusquer le critère discriminant
En binôme, 10 minutes. Voici cinq critères issus d’ICP réellement rencontrés en entreprise. Pour chacun : licite ou problématique, et comment le reformuler ?
- « Entreprises dont le dirigeant a moins de 45 ans. »
- « Sites industriels situés à moins de deux heures de route de notre atelier. »
- « Interlocuteurs à l’aise en anglais. »
- « Entreprises dont le budget annuel de maintenance dépasse 80 000 euros. »
- « Quartiers résidentiels à fort pouvoir d’achat. »
Restitution 5 minutes.
Éléments de discussion : le critère 2 est justifiable par le coût de déplacement des équipes d’installation, donc objectivement lié à l’offre, mais il doit être formulé ainsi et non en termes de zones jugées « intéressantes ». Le critère 3 peut être légitime si la prestation s’exécute réellement en anglais, et la capacité à s’exprimer dans une langue autre que le français figure à l’article 225-1 : la justification doit donc être fonctionnelle et écrite. Le critère 5 est le plus problématique des cinq, parce qu’il croise lieu de résidence et situation économique.
5. Les limites de la méthode
À ce niveau d’études, savoir utiliser un outil ne suffit pas : il faut savoir quand il ne fonctionne pas. Cette section vous servira directement à l’oral, où le jury cherche la capacité de recul.
5.1 Les personas ont fait l’objet d’une critique méthodologique sérieuse
La technique des personas a été popularisée par Alan Cooper dans The Inmates Are Running the Asylum, publié en 1998 chez Sams, où elle occupait un chapitre2. Sa diffusion a été rapide et largement dépourvue de validation empirique.
En 2006, Chapman et Milham ont publié une critique argumentée dans les actes du congrès annuel de la Human Factors and Ergonomics Society3. Leurs objections tiennent en trois points, et ils restent valides :
- on ne peut généralement pas déterminer combien d’utilisateurs réels un persona représente, ni s’il en représente ;
- un persona ne peut être ni vérifié ni réfuté, il n’a donc pas de validité démontrable au sens scientifique ;
- en organisation, les personas tendent à alimenter des conflits d’interprétation et à remplacer la donnée plutôt qu’à la communiquer.
La conclusion des auteurs est mesurée : tant que ces problèmes méthodologiques ne sont pas résolus, il vaut mieux ne pas considérer les personas comme un moyen de transmettre des données.
Ce que vous devez en retenir pour votre pratique : un persona est un outil de communication interne, utile pour aligner une équipe sur une représentation partagée. Ce n’est pas une preuve. Le jour où vous l’utilisez comme argument à la place d’une donnée, vous êtes en faute méthodologique.
5.2 La critique par les tâches à accomplir
Clayton Christensen et ses coauteurs ont formulé une objection d’une autre nature dans Competing Against Luck, publié en 2016 chez HarperBusiness4. Leur thèse, dite des « tâches à accomplir », part d’un constat : les entreprises connaissent parfaitement les caractéristiques de leurs clients, et ignorent pourquoi ceux-ci achètent.
La corrélation entre un profil et un achat n’est pas une causalité. Savoir que vos clients sont majoritairement des industriels de 50 à 250 salariés ne dit pas pourquoi ils ont acheté. La question utile devient : quelle tâche cherchaient-ils à accomplir, et pourquoi ont-ils recruté votre solution pour la faire plutôt qu’une autre ?
Cette critique n’invalide pas l’ICP, dont l’objet est l’allocation de ressources commerciales. Elle en borne la portée : l’ICP dit où chercher, il ne dit pas quoi dire. Un dossier qui présente un ICP comme s’il expliquait la décision d’achat commet une erreur de niveau.
5.3 Trois cas où l’ICP est peu opérant
Le marché naissant. Sans historique de clients, l’analyse rétrospective n’a pas de matière. On formule alors une hypothèse d’ICP, explicitement présentée comme telle, à valider par les premières ventes.
Le portefeuille très concentré. Une entreprise dont trois clients font 70 % du chiffre d’affaires ne peut pas construire un profil statistique sur trois cas. La question devient la dépendance client, pas la segmentation.
La boucle auto-réalisatrice. C’est le risque le plus insidieux. Votre ICP décrit vos meilleurs clients actuels, donc les segments que vos commerciaux prospectent déjà. Vous renforcez ce que vous faites, et vous devenez incapable de voir un segment émergent que vous n’avez jamais approché. Le correctif est simple à énoncer et rare à appliquer : réserver une part explicite de l’effort commercial, cinq à dix pour cent, à des comptes hors ICP, et réexaminer le profil chaque année.
5.4 La formulation qui tient devant un jury
Une phrase de dossier qui montre le recul attendu :
« Cet ICP est construit sur trente-six mois d’historique et vingt-deux clients. Il décrit donc les comptes que nous savons déjà servir, et non ceux que nous pourrions conquérir. Nous l’assortissons d’une réserve de dix pour cent de l’effort de prospection sur des profils hors critères, dont le suivi permettra de le réviser à douze mois. »
Elle est plus convaincante qu’une affirmation catégorique, parce qu’elle démontre que vous savez ce que votre méthode ne fait pas.
Synthèse
L’ICP répond à une seule question : parmi tous les comptes accessibles, lesquels méritent une ressource commerciale rare ?
Trois objets distincts. Le segment découpe le marché et existe sans vous. L’ICP décrit l’organisation cible et n’existe que par rapport à votre offre. Le persona décrit une personne dans cette organisation. L’ICP précède le persona.
Un ICP se construit par analyse rétrospective, sur vingt-quatre à trente-six mois, en isolant le quart supérieur en marge, en cherchant ce que ces clients ont en commun que les autres n’ont pas, et en reformulant en critères vérifiables avant la vente.
Gros client et bon client ne sont pas synonymes. Le chiffre d’affaires ignore le coût d’acquisition, le coût de service et le coût d’opportunité.
L’inclusion est dans l’énoncé de la compétence. Article 225-1 du Code pénal pour le socle juridique, et au-delà : ne pas modeler l’offre sur un client moyen imaginaire, prendre en compte les situations de handicap, débusquer les critères apparemment neutres qui reproduisent une exclusion.
La méthode a des limites documentées. Les personas ne sont ni vérifiables ni réfutables (Chapman et Milham, 2006) : ce sont des outils d’alignement, pas des preuves. L’ICP dit où chercher, pas pourquoi le client achète (Christensen et al., 2016). Et il tend à reproduire ce que l’entreprise sait déjà faire.
Travail à préparer pour la séance suivante
La séance suivante reprend la séquence S1 et entre dans les personas, les besoins et les motivations d’achat. Elle s’appuiera sur ce que vous aurez collecté d’ici là.
- Complétez la trame ICP pour votre entreprise d’accueil, avec les données réelles. Là où vous n’avez pas la donnée, écrivez « non disponible » : ne comblez pas par une hypothèse déguisée en fait.
- Posez à votre tuteur les questions identifiées au point 5 de l’atelier 3. Notez les réponses telles quelles.
- Repérez qui décide chez vos trois meilleurs clients : qui utilise, qui prescrit, qui achète, qui signe. Ces quatre rôles sont rarement la même personne, et c’est la matière première des personas.
Ce travail n’est pas un exercice : il alimente directement la section segmentation du public cible de votre dossier de l’épreuve nationale, dont le dépôt est fixé au 1er mars 2027, sans report possible.
Notes
Sources vérifiées le 10 août 2026. Valmertis est une entreprise fictive : le nom a été vérifié comme ne correspondant à aucune société immatriculée identifiable à cette date. Ses données sont plausibles et inventées, elles ne doivent jamais être présentées comme des données de marché réelles.
- Code pénal, article 225-1, version en vigueur depuis le 1er septembre 2022, modifiée par la loi n° 2022-401 du 21 mars 2022, article 9. https://www.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000045391831 (consulté le 10 août 2026). Revenir au texte
- Cooper, A. (1998). The Inmates Are Running the Asylum: Why High Tech Products Drive Us Crazy and How to Restore the Sanity. Sams. La technique des personas y est exposée dans un chapitre. Plusieurs éditions ultérieures existent, portant des identifiants différents : l’ISBN n’est pas indiqué ici faute d’avoir pu confirmer avec certitude celui de l’édition originale. Revenir au texte
- Chapman, C. N., & Milham, R. P. (2006). The personas’ new clothes: Methodological and practical arguments against a popular method. Proceedings of the Human Factors and Ergonomics Society Annual Meeting, 50(5), 634-636. https://doi.org/10.1177/154193120605000503 Revenir au texte
- Christensen, C. M., Hall, T., Dillon, K., & Duncan, D. S. (2016). Competing Against Luck: The Story of Innovation and Customer Choice. HarperBusiness. ISBN 978-0-06-243561-3. Revenir au texte

